Le vent est retombé. Je sors M sous le soleil, vêtu d’une simple chemise, sans veste. J’ai peu de colis, mais je tente d’être prêt avant midi, parce que je partirai pour KB en début d’après-midi. R, la guichetière me parle aussi du temps, comme elle aimerait en profiter. Avant de quitter la maison, j’ai le temps de saisir un lot de livres. Je finirai dans la soirée et entreprendrai une autre session. Je repars ému de KB, pense aux questions d’attachement, de détachement, de transmission. Me répète incessamment les mots de Gilles Deleuze, que je l’entends dire dans son abécédaire de sa voix métallique : « On ne délire pas papa-maman, on délire le monde… » Je passe à C voir A et N à la librairie, emporte un livre de Siri Hustvedt pour J. De retour, nous entreprenons M et moi la boucle de R, par le pré, la grande allée de la rue Poincaré et un retour par la rue principale. Je joue aussi avec elle dans le jardin. La douceur printanière colmaterait presque les larges fissures, qui donnent un son fêlé à l’angelus du soir. Les cloches de R sonnent parfaitement, mais nous ne croyons plus en ce qu’elles annoncent. Hier matin, je me suis enfoncé dans la vallée de M pour aller acheter des livres à monsieur F. Il allait quitter la région pour aller finir sa vie ailleurs, avec sa femme, avait travaillé sur des questions d’agriculture dans la région, sur son histoire. Il pensait que le réchauffement climatique était une sorte de mode scientifique. Quand je suis parti, il a peu négocié le prix, « Les gens ne lisent plus » a-t-il dit laconiquement. Au retour, je suis passé voir XH. Il paraissait désabusé lui aussi, ou peut-être très fatigué. Je vois comme une peine profonde en lui, une inquiétude mal cachée, à laquelle je ne parviens pas à donner de nom. Il faut dire que XH ne m’aide pas, il se défend de tout malêtre quand je relève devant lui des paroles pessimistes. Me vient alors une empathie muette, qui se meut en humour, par une blague, parfois convenue, à laquelle on s’efforce de rire tous les deux. Je me vois étrangement comme plus solide, stable ou c’est l’image qu’il me renvoie. Il ne sait pas quel gouffre je cache derrière mon air assuré et bonhomme. Pourtant, intimement, il me semble détenir un savoir précieux, secret, qui me préserve et me structure, peut-être parce que la mort a rôdé dans mes parages, peut-être par simple prétention.